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L'Urbanité du balai
Un fait anodin peut parfois conduire le promeneur urbain à de captivantes dérives intellectuelles. J'observe, l'autre matin, des éboueurs occupés à charger, au pas de charge d'ailleurs, la benne de leur camion. Travail ardu et assez peu gratifiant que celui qui consiste à ramasser les déchets d'une société qui en produit plus que de raison. Fonction vitale cependant dont aucune ville ne peut se passer.
Sans doute ma réflexion se serait-elle arrêté là si un incident ne m'avait poussé à m'interroger, une fois de plus, sur les carences de la politique de propreté publique. Un sac plus fragile que les autres ou mal fermé n'a pas résisté à la poigne vigoureuse d'un des éboueurs et a laissé échapper la totalité de son contenu sur la chaussée ! Spectacle peu ragoûtant que celui de ces détritus étalés sur la chaussée. Je m'attends à ce que l'agent de la propreté publique se munisse d'une pelle ou d'un balai pour débarrasser les pavés de ces souillures et c'est un peu stupéfait que je constate qu'il poursuit sa course sans se soucier des oranges pourries et des côtes de porc qui s'étalent au milieu de la rue parmi un amas de déchets ménagers que la pluie transforme rapidement en une fange répugnante. Le camion benne continue sa route, poursuivi par des éboueurs manifestement plus soucieux d'en finir au plus vite avec leur labeur que de la propreté de l'espace public qui restera souillé plus de 24 heures.
Le hasard veut que le même jour j'assiste au passage d'une de ces engins motorisés destinés au balayage de nos trottoirs. Sans doute sensibilisé par l'expérience précédente, je m'arrête pour vérifier l'efficacité de cette machine qu'accompagnent deux agents munis de balais et qui rabattent la saleté vers les imposantes brosses qui tournent sous la balayeuse motorisée. Je les suis un moment et je suis surpris de constater qu'une fois l'équipe de balayeurs industrialisés passée, une longue trace d'un jus brunâtre a coulé de l'engin et s'allonge sur le trottoir sur lequel, par ailleurs, bien des déchets ont échappé à la vigilance des agents de la propreté.
Dimanche matin, à bord de camionnettes, des équipes de la propreté publique sillonnent les rues d'une commune pour vider, comme chaque jour, les poubelles publiques. Le travail est bien rôdé et les deux agents qui sont chargés du travail s'arrêtent ous les cents mètres pour vider les récipients souvent pleins jusqu'à déborder. Je les croise alors qu'il viennent de repartir après avoir vider une poubelle au pied de laquelle sont répandus des déchets, boîtes de jus de fruits et canettes de bière, qu'ils n'ont pas jugé nécessaire de ramasser.
Trois expériences qui démontrent que la propreté de la ville qui reste une préoccupation majeure des habitants n'est pas simplement un problème de moyens mais qu'elle n'est possible que si, à tous les niveaux de « la chaîne de la crasse » chacun prend conscience de l'importance de son rôle : les responsables politiques doivent renforcer la motivation des hommes de terrain dont l'action est essentielle, les agents administratifs doivent veiller à la qualité de l'équipement de ceux qui agissent en bout de chaîne et auxquels le bon vieux balai fait parfois défaut et le citoyen doit agir en n'oubliant jamais que l'espace public est l'espace de tous et de chacun et qu'il participe au respect qu'on se doit à soi-même autant qu'aux autres. Ce que Giraudoux appelle l'urbanité.
Marc Frère, président ARAU
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